Samedi 12 avril 2008

A ceux qui pensent que l'absention n’est pas grave, à ceux qui estiment que la démocratie peut vivre d’elle-même sans la mobilisation politique des citoyens, à ces personnes je demande de bien vouloir se pencher quelques instants sur l’histoire de la funeste « Opération Condor ». 

 Avant de vous rappeler les étapes essentielles de cette opération, je voudrais juste vous rappeler que pour des milliers de Sud-Américains inconsolables, la seule évocation de cette période fait rejaillir des larmes et les ramène à une histoire personnelle douloureuse qu’ils tentent d’oublier. L’Opération Condor est la preuve que l’être humain est capable d’élever à un niveau inimaginable le niveau de barbarie.

 Commençons tout d’abord par une froide définition de ce que fût l’Opération Condor.

L’Opération Condor (première coordination de l’opération datée du 25 novembre 1975) est le nom donné à une campagne d'assassinats et de lutte anti-guerilla conduite conjointement par les services secrets du Chili, de l'Argentine, de la Bolivie, du Brésil, du Paraguay et de l'Uruguay au milieu des années 1970. Les dictatures militaires alors en place en Amérique latine — dirigées à Santiago par Pinochet, à Asunción par Stroessner, à Buenos Aires par Videla, à Montevideo par Bordaberry, à Sucre par Banzer et à Brasilia par Geisel —, ont envoyé des agents secrets poursuivre et assassiner les dissidents politiques jusqu'en Europe (France, Italie, Portugal, Espagne...) et aux États-Unis (phase 3 de l'opération Condor, qui culmina avec l'assassinat de l'ancien ministre d'Allende, Orlando Letelier, en septembre 1976 en plein Washington D.C.). Diverses techniques de terreur étaient employées par les services secrets, allant de la noyade jusqu'à la transmission d'enregistrements sonores de cris de proches torturés aux « vols de la mort » au-dessus du Rio de la Plata. La terreur d'État visait explicitement les « guérilleros terroristes gauchistes » (Tupamaros en Uruguay, Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) au Chili, Montoneros en Argentine, etc.) au nom de la dite « doctrine de sécurité nationale », bien qu'elle ait en réalité touché n'importe quel « dissident potentiel » ainsi que leurs proches (famille et amis). L'État argentin a d'ailleurs pu justifier les actes de terrorisme commis au début des années 1980 en mettant en avant la « théorie des deux démons », qui prétendait mettre sur un pied d'équivalence les crimes commis par les
juntes militaires et leurs escadrons de la mort avec la résistance des groupes armés de gauche.

 Telle est la définition de l’Opération Condor par Wikipédia. Pour plus de précisions factuelles, je vous invite à lire les nombreux articles de presse et autres documents consacrés à l’Opération et disponibles sur le Net.

 Personnellement, je préfère mettre en avant une présentation axée sur le vécu de personnes que j’ai eues l’honneur de rencontrer. Parmi ces personnes qui ont pu survivre aux agissements des tortionnaires de cette opération, figure le Docteur Martin Almada.

 Martin Almada est né au Paraguay le 30 janvier 1937. Enfant, il est obligé de survivre dans la rue au moyen de petits boulots. Malgré tout, il parvint à réaliser des études d’agronomie. Il créa alors avec son épouse une école et développa progressivement au Paraguay un programme d’éducation autogestionnaire et tenta enfin de favoriser l’essor de projets de coopératives. Son important rôle dans le développement de l’économie solidaire dans son pays entrera en ligne de compte dans son arrestation de novembre 1974. Toutefois, c’est la présentation à Buenos-Aires de sa thèse universitaire doctorale intitulée « Paraguay, Education et Dépendance » qui lui vaudra d’être arrêté pour le motif de « terrorisme intellectuel » et d’être accusé de diffusion « d’œuvres subversives ».

 Commence alors une période d’emprisonnement de 3 ans pendant laquelle il est torturé tous les jours (soit environ 1600 jours de torture incessante). Les interrogatoires quotidiens pouvaient se caractériser par plusieurs heures de torture continue. Je vous épargnerai le détail des différents modes de torture employés sur sa personne car leur simple évocation susciterait des cauchemars parmi les lecteurs du présent article.

 En 1978, il parvint à obtenir l’asile politique au Panama avant de travailler à l’UNESCO à Paris jusqu’en 1992. A l’UNESCO, il intervint alors en tant qu’expert des questions éducatives et mit au point des projets en Afrique et en Amérique Latine. C’est à cette période que sa collaboration professionnelle avec ma mère aboutira à ce que je le rencontre à quelques reprises. En 1992, le Docteur Martin Almada décida de retourner dans son pays afin de contribuer à consolider l’avènement de la jeune démocratie paraguayenne.

 Son retour au pays lui permit de défendre les droits des familles des disparus victimes de la torture de l’Opération Condor. Mais il mit également au point le Programme UNIBANCOOP (Programme de Lutte contre la Pauvreté et d’action en faveur de la Protection de l’Environnement).

 Le 22 décembre 1992, une visite inopinée dans des locaux administratifs du Ministère de la Justice de son pays lui permit de mettre à jour l’existence de milliers de dossiers de torturés et de disparus ; ces dossiers seront nommés  « Archives de la Terreur ». Lors de mon voyage au Paraguay en 1995, Martin Almada me fit visiter ces lieux de stockage de dossiers de disparus et m’invita à en feuilleter quelques-uns pour prendre conscience de la réalité de la torture qui frappait tout militant des droits de l’hommes et toute personne taxée du moindre soupçon de militantisme gauchiste. Je me rappelle en particulier d’un de ces dossiers d’une jeune fille torturée de 16 ans qui me donna brutalement l’envie de vomir.

 Le soir même de la visite de ces funestes locaux, j’ai assisté avec inquiétude à la tentative de coup d’état qui en cas de succès aurait pu m’amener à partager une cellule avec celui qui faisait figure d’ennemi public n°1 de l’armée paraguayenne.

 Depuis cette époque, il ne s’accorde guère de repos en raison du temps requis par ses activités de lutte en faveur des Droits de l’Homme ainsi qu’en raison des programmes qu’il développe en faveur des micro-entreprises utilisant l’énergie solaire. Le Docteur Martin Almada témoigna également auprès du Juge Garzon dans le cadre du mandat d’arrêt lancé par ce dernier à l’égard du Général Pinochet.

 Tel que je connais Martin Almada, il ne doit pas s'accorder la moindre période de vacances prolongées tant il est passionné par l’envie de développer une économie solidaire et durable dans son pays. Et pourtant son corps endolori par des dizaines de milliers d’heures de tortures devrait l’inciter à prendre soin de sa santé défaillante.

 Tout cela pour conclure que la tentation de l’abstention n’effleure jamais l’esprit de ceux qui connaissent le prix payé par des millions de personnes morts au champs d’honneur de la lutte en faveur des droits de l’homme.

 

  Philippe FRANK

 

Par ps section Champigny sur Marne - Publié dans : international
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