On savait Nicolas Sarkozy capable de toute critique acerbe envers une certaine tradition économique et sociale française mais on ne
l’imaginait pas suffisamment inconscient pour remettre en cause plus de deux cents ans d’histoire de laïcité républicaine.
Ainsi durant les derniers mois de décembre et janvier, le Président de la République (et son conseiller) a tenu quatre discours au moyen desquels il a manifestement confondu la fonction
présidentielle avec celle de « chef des croyants ». Ces quatre discours sont les suivants :
- Discours de Saint-Jean de Latran du 20 décembre 2007 tenu par Nicolas Sarkozy en présence du Pape Benoît XVI,
- Discours de Riyad du 14 janvier 2008 tenu par Nicolas Sarkozy devant les membres du Majliss As-Shoura, instance consultative saoudienne,
- Déclaration du porte-parole de la présidence, le 17 janvier 2008, après la cérémonie des vœux aux autorités religieuses ,
- Extraits des vœux au corps diplomatique, Elysée, le 18 janvier 2008.
Après avoir vivement critiqué « mai 1968 » durant la campagne présidentielle et après avoir manifesté des conceptions philosophiques douteuses lors de son entretien contradictoire avec Michel
Onfray
(Cf lien suivant : http://www.philomag.com/article,dialogue,nicolas-sarkozy-et-michel-onfray-confidences-entre-ennemis,288.php ) , ce dernier s’en prend désormais à l’héritage de la Révolution
Française ainsi qu’à celui de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905 !
Nicolas Sarkozy estime également qu’il appartient à un président de la république de faire preuve de prosélytisme à l’égard de la population française…
Il m’est apparu primordial de dénoncer la dérive présidentielle qui est à l’origine de ces discours apparemment inoffensifs.
Au sein de ces quatre discours cités ci-avant, Nicolas Sarkozy émet les opinions suivantes :
- Le XXIe siècle sera celui du retour en force du phénomène religieux, « seuls les sectaires ne le voient pas»…Dans l’esprit présidentiel, les sectaires seraient-ils les athées ou plus simplement
ceux qui ne partagent pas son opinion catégorique au sujet des courants de pensée qui vont influencer de façon majeure les sociétés de ce deuxième millénaire ?
- La laïcité française doit être redéfinie en des termes « plus positifs ». Le mot est lâché, l’intention de Nicolas Sarkozy consiste à s’attaquer aux fondements de la Loi de Séparation de
l’Eglise et de l’Etat de 1905. On est en droit de se demander quels sont les torts d’une laïcité ayant fait ses preuves depuis plus de deux cents en matière d’apaisement des divisions
philosophiques et religieuses constatées au sein de la Nation.
- L’intérêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui croient en Dieu. Stupéfiante conception de la fonction présidentielle que celle de Nicolas Sarkozy ! La
République aurait pour objectif de faire preuve de prosélytisme…
- Cette vérité qu’il y a dans toutes les religions (…), nous avons tous, en Arabie Saoudite comme en France, le devoir de la promouvoir. Je réalise le même commentaire que le précédent, la
République devrait curieusement « porter la parole de Dieu »…Nicolas Sarkozy affirme ici une très particulière conception de la laïcité !
- « La désaffection progressive des paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la pénurie de prêtres, n’ont pas rendu les Français plus heureux ». Le retour du bonheur résiderait
donc dans la fréquentation assidue des églises, dans l’évangélisation des banlieues et dans le développement des vocations de prêtres (à quand une prime de l’Etat pour que les chômeurs deviennent
prêtres ?)…De plus, pour qui se prend Nicolas Sarkozy pour affirmer brutalement l’existence incontestable « d’un désert spirituel des banlieues » ? Connaît-il si bien ces banlieues pour savoir ce
qu’elles pensent, ce en quoi elles croient ou ce en quoi elles ne croient pas ? En tout cas, les banlieues ne croient plus en les promesses du candidat Sarkozy qui promettait la création de
milliers d’emplois en faveur des jeunes chômeurs de longue durée ! Les banlieues n’ont pas besoin qu’on leur dise quels sont les lieux qu’elles doivent fréquenter du vendredi au dimanche ; elles
préfèrent les promesses tenues, les emplois et la croissance du pouvoir d’achat qui va avec…Les banlieues n’ont également pas envie qu’on les montre du doigt en permanence comme si elles étaient
des repères de « racailles ».
- « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ». Je ne savais pas que les
instituteurs et les curés se combattaient encore de nos jours dans la transmission des valeurs aux enfants…On déduit également du propos présidentiel que le rôle de l’instituteur est apparemment
mince et bien inférieur à celui du curé. Peut-être peut-on déduire de ce faible rôle une explication à la suppression de milliers de postes d’enseignants dans le cadre du budget 2008 ? De plus,
Nicolas Sarkozy évoque de la même façon que son homologue américain Georges W. Bush le nécessaire apprentissage de ce que sont « le Bien et le Mal ». De plus, j’attends avec impatience la
définition incontestable et complète de ce que sont le Bien et le Mal. Le fait de ne pas tenir ses promesses de campagne appartient-il au Bien ou au Mal ?
- « C’est sur quoi nous devons fonder la politique de civilisation dont le monde a aujourd’hui un urgent besoin». Nicolas Sarkozy affirme vouloir civiliser le monde au moyen d’une politique dont
un des piliers résiderait dans un prosélytisme religieux de tout moment ! Quelle coincidence avec les propos religieux de George W. Bush qui affirmait vouloir partir en guerre contre l’Irak en
2003 au nom de « la volonté de Dieu »…
Je laisse à chaque amoureux de la République et de sa laïcité bicentenaire le soin d’apprécier cette approche sarkozyste de la relation entre l’Etat et les religions.
Personnellement et en vertu de tout ce que m’ont appris des heures d’enseignement dispensées dans les établissements scolaires de mon pays, j’affirme qu’un président de la république française ne
doit en aucun cas se prononcer sur le bien-fondé des croyances religieuses et philosophiques au sein de la population nationale. L’intérêt du silence des représentants de l’Etat à ce sujet relève
justement d’une neutralité permettant l’expression libre et égale des différences de conviction existantes parmi les citoyens.
En guise de conclusion, je tiens à préciser que mon propos n’est pas de jeter le discrédit sur les religions. J’affirme que chacun doit pouvoir vivre sa foi dans le respect de la différence. Il
s’agit de la condition impérative à l’expression collective du « vouloir-vivre ensemble».
Mon propos a en revanche pour objet de dénoncer la gravité des attaques de Nicolas Sarkozy à l’égard de la laïcité. Ce dernier n’a pas été élu pour nous rappeler la nécessité de croire en ceci ou
en cela ; il n’a également pas été élu pour nous promettre une place au Paradis. L’opportune séparation existante entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel ne saurait être remise en cause
par un apprenti-sorcier en mal de popularité.
La tentative avortée de François Mitterrand en 1984 de mettre fin à l’enseignement privé nous a rappelé que la question religieuse dans notre pays constitue un sujet « sensible » que le pouvoir
politique doit se garder d’aborder avec imprudence.
Le Président de la République est élu pour apporter des réponses politiques concrètes aux problèmes économiques et sociaux qui menacent la cohésion nationale. Nous n’avons pas besoin de sa «
politique de civilisation » ; nous attendons une politique de « pouvoir d’achat ». Notre espérance immédiate tient en le fait de pouvoir payer nos factures le mois prochain !
Philippe FRANK
Par P.F
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Publié dans : laicité
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